On devrait bien enseigner aux enfants l'art d'être heureux. Non pas l'art d'être heureux quand le malheur vous tombe sur la tête (...), mais l'art d'être heureux quand les circonstances sont passables et que toute l'amertume de la vie se réduit à de petits ennuis et de petits malaises.
La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs, présents ou passés. On devrait tenir pour une impolitesse de décrire aux autres un mal de tête, une nausée, une aigreur, une colique, quand même ce serait en termes choisis. De même pour les injustices et les mécomptes. Il faudrait expliquer aux enfants et aux jeunes gens, aux hommes aussi, quelque chose qu'ils oublient trop, il me semble, c'est que les plaintes sur soi ne peuvent qu'attrister les autres, c'est-à-dire en fin de compte leur déplaire, même s'ils cherchent de telles confidences, même s'ils semblent se plaire à consoler. Car la tristesse est comme un poison; on peut l'aimer, mais on ne s'en trouve pas bien; et c'est toujours le plus profond sentiment qui a raison à la fin. Chacun cherche à vivre et non à mourir; et cherche ceux qui vivent, j'entends ceux qui se disent contents, qui se montrent contents. (...)
Remarquez que ces règles furent celles de la société polie; et il est vrai qu'on s'y ennuyait, faute de parler librement. Notre bourgeoisie a su rendre aux propos de la société tout le franc-parler qu'il faut; et c'est très bien. Ce n'est pourtant pas une raison pour que chacun apporte ses misères au tas; ce ne serait qu'un ennui plus noir. Et c'est une raison pour élargir la société au-delà de la famille; car, dans le cercle de famille, souvent, par trop d'abandon, par trop de confiance, on vient à se plaindre de petites choses auxquelles on ne penserait même pas si l'on avait un peu le souci de plaire. Le plaisir d'intriguer autour des puissances vient sans doute de ce que l'on oublie alors, par nécessité, mille petits malheurs dont le récit serait ennuyeux. L'intrigant se donne, comme on dit, de la peine, et cette peine tourne à plaisir, comme celle du musicien, celle du peintre; mais l'intrigant est premièrement délivré de toutes les petites peines qu'il n'a point l'occasion ni le temps de raconter. Le principe est celui-ci: si tu ne parles pas de tes peines, j'entends de tes petites peines, tu n'y penseras pas longtemps.
Dans cet art d'être heureux, auquel je pense, je mettrais aussi d'utiles conseils sur le bon usage du mauvais temps. Au moment où j'écris, la pluie tombe; les tuiles sonnent; mille petites rigoles bavardent; l'air est lavé et comme filtré; les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là. (...)
Eh bien, c'est surtout en temps de pluie que l'on veut des visages gais. Donc bonne figure à mauvais temps.
La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs, présents ou passés. On devrait tenir pour une impolitesse de décrire aux autres un mal de tête, une nausée, une aigreur, une colique, quand même ce serait en termes choisis. De même pour les injustices et les mécomptes. Il faudrait expliquer aux enfants et aux jeunes gens, aux hommes aussi, quelque chose qu'ils oublient trop, il me semble, c'est que les plaintes sur soi ne peuvent qu'attrister les autres, c'est-à-dire en fin de compte leur déplaire, même s'ils cherchent de telles confidences, même s'ils semblent se plaire à consoler. Car la tristesse est comme un poison; on peut l'aimer, mais on ne s'en trouve pas bien; et c'est toujours le plus profond sentiment qui a raison à la fin. Chacun cherche à vivre et non à mourir; et cherche ceux qui vivent, j'entends ceux qui se disent contents, qui se montrent contents. (...)
Remarquez que ces règles furent celles de la société polie; et il est vrai qu'on s'y ennuyait, faute de parler librement. Notre bourgeoisie a su rendre aux propos de la société tout le franc-parler qu'il faut; et c'est très bien. Ce n'est pourtant pas une raison pour que chacun apporte ses misères au tas; ce ne serait qu'un ennui plus noir. Et c'est une raison pour élargir la société au-delà de la famille; car, dans le cercle de famille, souvent, par trop d'abandon, par trop de confiance, on vient à se plaindre de petites choses auxquelles on ne penserait même pas si l'on avait un peu le souci de plaire. Le plaisir d'intriguer autour des puissances vient sans doute de ce que l'on oublie alors, par nécessité, mille petits malheurs dont le récit serait ennuyeux. L'intrigant se donne, comme on dit, de la peine, et cette peine tourne à plaisir, comme celle du musicien, celle du peintre; mais l'intrigant est premièrement délivré de toutes les petites peines qu'il n'a point l'occasion ni le temps de raconter. Le principe est celui-ci: si tu ne parles pas de tes peines, j'entends de tes petites peines, tu n'y penseras pas longtemps.
Dans cet art d'être heureux, auquel je pense, je mettrais aussi d'utiles conseils sur le bon usage du mauvais temps. Au moment où j'écris, la pluie tombe; les tuiles sonnent; mille petites rigoles bavardent; l'air est lavé et comme filtré; les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là. (...)
Eh bien, c'est surtout en temps de pluie que l'on veut des visages gais. Donc bonne figure à mauvais temps.
Alain, Propos, 1910



